Dans une chronique d’opinion incisive publiée sur Legaal Nederlands Casino, l’expert Armijn Meijer dresse un parallèle troublant entre l’industrie des cartes à collectionner, en particulier le jeu de carte Pokémon, et les mécanismes psychologiques du casino. Meijer pointe du doigt l’impunité dont jouissent des franchises comme Pokémon, qui commercialisent de la dopamine en sachet auprès des plus jeunes.
L’industrie du jeu d’argent connaît bien le frisson du risque, mais elle n’est pas la seule à l’exploiter. Armijn Meijer, figure connue du secteur, a pris la parole sur Legaal Nederlands Casino, pour partager son expérience personnelle. Non pas devant une machine à sous, mais face à des paquets de cartes Pokémon. Dans son éditorial il décrit avec précision le phénomène du « pulling », cette action d’ouvrir un paquet scellé avec l’espoir fébrile d’y trouver une carte rare.
La mécanique du « Pull » ou l’adrénaline de l’ouverture de paquet
Pour lui cela a commencé lors d’un voyage au japon, qu’il a renomé le Pays de Pokémon. Là-bas les cartes sont partout, dans les Pokémon Center, mais également dans des distributeurs automatiques et dans les magasins.
“J’ai acheté des cartes Pokémon à Tokyo, proprement scellées dans un grand Pokémon Store, mais aussi via des distributeurs automatiques et des boutiques où l’on ne sait plus où donner de la tête. J’ai adoré ça.”
Pour Meijer, qui admet avoir ressenti cette démangeaison caractéristique des parieurs, le constat est sans appel. Le rituel d’ouverture, le bruit du film plastique qui se déchire et le glissement progressif des cartes reproduisent fidèlement les sensations du jeu de hasard. Ce n’est pas le jeu de cartes en lui-même qui est visé, mais bien le mode de distribution basé sur l’aléatoire complet.
Les codes du casino appliqués aux jouets
Avec l’analyse de Meijer, on se rend compte que les ingrédients psychologiques entre un produit de loterie et un booster de cartes à collectionner sont identiques. Il ne s’agit pas de roulette ou de blackjack, mais les leviers cognitifs sont les mêmes :
- Récompense variable : L’acheteur ignore totalement la valeur de ce qu’il acquiert, créant une attente dopaminergique.
- Le « Near-miss » : La frustration stimulante de passer tout près de la carte convoitée, incitant à racheter un paquet immédiatement. Car elle sera peut-être dans le suivant.
- La preuve sociale : L’explosion des vidéos d’ouverture de paquets sur les réseaux sociaux qui valident et normalisent ce comportement.
- Le FOMO (Fear Of Missing Out) : La peur de rater une série limitée, savamment orchestrée par les éditeurs.
Selon l’auteur, ce cocktail est exactement ce qui rend les produits de jeu si puissants. La différence majeure réside dans la cible. Là où les casinos sont interdits aux mineurs, ces mécaniques sont vendues comme inoffensives aux enfants dont le cerveau est encore en plein développement.
De la cour de récréation à la spéculation financière
Armijn Meijer souligne également une dérive inquiétante liée au 30ème anniversaire de la franchise Pokémon en 2026 : la transformation du jouet en actif financier. Il cite l’exemple de l’influenceur Logan Paul et de sa carte Pikachu évaluée à plusieurs millions de dollars. Une carte qui, d’après le Guiness World Records, a changé de propriétaire pour 5 275 000 $. Elle devrait être remise aux enchères en février prochain et des montants allant de 7 à 12 millions de dollars sont évoqués.
“Vous comprenez ce qu’il se passe ici ? Un produit pour enfants est devenu une catégorie d’investissement alternative. Et ce n’est pas seulement amusant pour les collectionneurs. Cela change tout le sentiment autour des paquets : chaque ouverture de paquet devient aussi un mini-investissement, une mini-loterie, une mini-injection d’adrénaline avec un potentiel de revente.”
Selon lui, l’espoir n’est plus seulement ludique, il est pécuniaire. Cette mentalité spéculative, nourrie par les réseaux sociaux, inculque très tôt l’idée que l’on peut s’enrichir par le hasard, une notion que les régulateurs tentent pourtant de déconstruire dans le cadre du jeu responsable.
Vers une exigence de transparence ?
La chronique de Meijer ne plaide pas nécessairement pour une prohibition totale, mais questionne l’hypocrisie sociétale actuelle. Si nous acceptons de réguler sévèrement la publicité et l’accès aux casinos pour protéger les groupes vulnérables, pourquoi fermons-nous les yeux sur des produits utilisant les mêmes ressorts émotionnels auprès des enfants ?
Les cartes Pokémon sont littéralement à hauteur des yeux des enfants. Les paquets sont des articles cadeaux. Les prix varient d’une enseigne à l’autre, aucune information claire n’est transmise sur le taux de chance d’obtenir tel ou tel carte. Et tout le monde trouve ça normal car ce n’est qu’un jeu de cartes pour enfants.
“Mais si on est honnête : c’est aussi un produit qui tourne sur le même moteur émotionnel que le jeu de hasard.”
Comme le conclut Meijer, il est temps de réaliser qu’une génération entière apprend actuellement, de manière ludique, que le frisson du risque est une marchandise comme une autre. C’est pourquoi il demande une réflexion sur le sujet.
Le paradoxe belge : régulation stricte vs en vente libre
Cette tribune trouve un écho particulier en Belgique. Notre pays est pourtant pionnier dans la lutte contre les mécaniques de hasard dans les jeux vidéo, ayant par exemple banni les Loot Boxes de titres populaires comme FIFA. Le jeu mobile Pokémon TCG Pocket est également interdit sur notre territoire. Cependant, une incohérence législative persiste concernant les produits physiques.
En Belgique, n’importe quel enfant peut se rendre dans une grande enseigne de jouets, un supermarché ou une librairie de quartier pour acheter des boosters Pokémon, mais aussi les nouvelles cartes Disney Lorcana ou les classiques Magic: The Gathering qui s’adresse plutôt aux adolescents. Ces produits sont souvent placés stratégiquement à hauteur des yeux des enfants ou près des caisses, favorisant l’achat impulsif.
Contrairement aux opérateurs de jeux d’argent qui doivent respecter des limites d’âge strictes, afficher des messages de prévention et se soumettre à des contrôles de la Commission des jeux de hasard, les éditeurs de cartes opèrent sans aucune contrainte de transparence. Aucun taux de retour au joueur (RTP) n’est clairement affiché, et aucune limite de dépense n’est imposée, alors même que le mécanisme d’achat repose sur l’incertitude du gain.
Pour l’instant aucune discussion n’a été entamée sur ce sujet en Belgique. Ces jeux restent donc tout à fait légaux chez nous.