Durcissement des règles à l’approche de la Coupe du Monde, guerre financière contre le marché noir, marché français sous haute surveillance. Dans une interview au site Les Enjeux, Pauline Hot a livré la feuille de route de l’ANJ pour 2026.
L’époque de la pédagogie semble révolue. Si le mandat d’Isabelle Falque-Pierrotin avait été celui de la construction institutionnelle de l’ANJ sur les cendres de l’ARJEL, l’ère Pauline Hot s’annonce comme celle de l’ancrage technique et coercitif. Nommée à l’été 2025, la nouvelle Directrice Générale ne cache pas ses ambitions. Elle veut faire de la régulation française un modèle d’équilibre, qu’elle théorise sous le concept de « barycentre ».
Dans une interview accordée à nos confrères du site Les Enjeux, celle qui a fait ses armes au Conseil d’État dessine les contours d’un marché français sous haute surveillance. Elle confirme un durcissement du ton face aux opérateurs à l’approche de la Coupe du Monde et enterre les espoirs d’un assouplissement du Taux de retour au joueur (TRJ ou RTP), tout en promettant une véritable guerre financière contre le marché noir.
Le «Whistle to Whistle ban» : la menace plane sur le Mondial 2026
C’est l’annonce qui risque de faire trembler les départements marketing des opérateurs de paris sportifs. Après la saturation publicitaire de l’Euro 2021, l’ANJ prépare le terrain pour la Coupe du Monde 2026 avec une sévérité accrue.
Pauline Hot met sur la table une proposition radicale : le «whistle to whistle ban». Une mesure qui avait déjà été évoqué par Isabelle Falque-Pierrotin, ancienne Présidente de l’ANJ lors de notre interview exclusive.
Concrètement, il s’agirait d’interdire toute publicité pour les paris sportifs de 5 minutes avant le coup d’envoi jusqu’à 5 minutes après le coup de sifflet final. Une mesure qui, si elle était adoptée par le législateur sur recommandation de l’ANJ, couperait l’herbe sous le pied aux stratégies d’acquisition en temps réel (Live Betting).
L’autorité ne s’arrête pas là et cible également :
- L’encadrement strict du naming des compétitions.
- L’introduction de limiteurs de pertes obligatoires pour les 18-25 ans.
- Une surveillance accrue des stratégies promotionnelles, désormais validées ou rejetées par le collège de l’ANJ.
TRJ et Fiscalité : fin de non-recevoir pour les opérateurs
Les opérateurs espéraient une oreille attentive sur la question du plafonnement du Taux de Retour Joueur (TRJ) à 85 %, souvent décrié comme un frein à la compétitivité face au marché gris. La réponse de Pauline Hot est cinglante : le sujet n’est pas à l’ordre du jour.
«Le fondement de cette règle est la protection du joueur, et il n’est pas à l’ordre du jour de la remettre en question.»
Elle balaie également l’argument selon lequel ce plafond empêcherait l’arrivée de nouveaux entrants, citant l’agrément récent d’un nouvel acteur fin 2025. Sur la fiscalité, jugée lourde et éclatée, l’ANJ reconnaît la complexité du système français mais renvoie la balle dans le camp de Bercy, tout en soulignant que le marché reste attractif malgré ces contraintes.
JONUM et Web3 : l’impatience du régulateur
Alors que la France tente de se positionner comme un hub pour le Web3 avec des licornes comme Sorare, le flou juridique persiste. Pauline Hot pointe du doigt le retard des décrets d’application de la loi JONUM (Jeux à Objets Numériques Monétisables).
L’ANJ se dit prête à recevoir les premières déclarations et à accompagner la conformité des acteurs, mais l’attente fragilise l’écosystème. Une position pragmatique qui tranche avec la fermeté affichée sur les marchés de prédiction.
Pour Pauline Hot, des acteurs comme Polymarket relèvent purement et simplement de l’offre illégale. Le géoblocage mis en place récemment par la plateforme est salué, mais l’ANJ reste en alerte sur les risques de blanchiment liés aux crypto-actifs.
Guerre à l’illégal : l’attaque par le portefeuille
C’est peut-être sur le terrain de la lutte contre l’offre illégale que l’évolution est la plus notable. Si les ordres de blocage administratif (DNS) ont été multipliés par dix depuis 2022, l’efficacité technique reste relative face aux VPN et aux sites miroirs.
L’ANJ change donc de braquet et vise désormais les flux financiers.
Pauline Hot évoque la volonté de « taper au portefeuille » en bloquant directement les transactions bancaires vers les opérateurs non agréés. Une stratégie qui nécessiterait une coopération accrue avec les prestataires de paiement et une évolution législative pour permettre des actions en temps réel, inspirée par les modèles de régulation les plus stricts en Europe.
GAFAM et Publicité : Le mythe de l’autorégulation
Si Pauline Hot se félicite de l’ouverture de canaux dédiés avec les géants du numérique (Google, Meta, TikTok), elle pointe en filigrane les limites structurelles du système actuel. La collaboration s’apparente aujourd’hui davantage à un service après-vente efficace qu’à une véritable modération préventive. L’ANJ se retrouve contrainte de jouer les vigies, signalant manuellement les publicités pour casinos illégaux ou arnaques aux pronostics, que les plateformes retirent ensuite avec une certaine diligence.
Le bât blesse sur la question de la proactivité. En renvoyant la balle au Digital Services Act (DSA), la directrice générale souligne une faille majeure : les plateformes opèrent encore trop souvent dans une logique de retrait ex-post après diffusion plutôt que de filtrage a priori.
Pour le régulateur français, la charge de la preuve et de la surveillance repose donc quasi-exclusivement sur ses propres équipes, une méthode artisanale face à la puissance de frappe algorithmique des opérateurs illégaux qui inondent les réseaux sociaux.
Concentration du marché : une vigilance post-fusion
L’année 2025 a vu la naissance de géants avec FDJ United (suite au rachat de Kindred/Unibet) et Banijay Gaming. Si Pauline Hot salue la capacité des acteurs français à se projeter à l’international, elle prévient : l’ANJ surveillera de près que ces mastodontes ne déséquilibrent pas le marché au détriment de la protection des joueurs.
La croissance du secteur, bien que réelle, n’est pas un objectif en soi pour le régulateur.
«L’enjeu majeur reste que cette croissance ne soit pas tirée par l’intensification du jeu.»
L’interview de Pauline Hot chez Les Enjeux confirme que 2026 ne sera pas une année de transition, mais bien une année de confrontation et de structuration. Entre la pression sur les GAFAM pour le retrait des publicités illégales et le serrage de vis avant le Mondial, l’ANJ entend bien prouver qu’elle est l’un des régulateurs les plus actifs et les plus sévères d’Europe.