Le bras droit de Reynders dans la tourmente
L’enquête judiciaire visant l’ancien commissaire européen Didier Reynders connaît de nouveaux développements. La justice bruxelloise soupçonne désormais deux proches collaborateurs, son bras droit Jean-Claude Fontinoy et l’antiquaire Olivier Theunissen, d’être impliqués dans un possible mécanisme de blanchiment d’argent portant sur plus d’un million d’euros.
Une enquête qui change de dimension
L’enquête judiciaire autour de Didier Reynders, ancien commissaire européen à la Justice, franchit un nouveau cap. Ce dossier, centré sur des soupçons de blanchiment d’argent, s’étend désormais à deux personnalités de son entourage direct : son fidèle collaborateur Jean-Claude Fontinoy et l’antiquaire bruxellois Olivier Theunissen. Selon les informations issues de l’enquête judiciaire menée à Bruxelles, les magistrats soupçonnent un mécanisme sophistiqué mêlant paiements en espèces, achats d’œuvres d’art et opérations financières répétées sur plusieurs années.
L’histoire commence par un comportement financier jugé atypique. Pendant près d’une décennie, Didier Reynders aurait acheté, presque chaque semaine, des billets à gratter de la Loterie nationale, exclusivement en espèces. Le montant total de ces achats atteindrait environ 200 000 euros. Les gains obtenus étaient ensuite versés sur un compte bancaire. Pour les enquêteurs spécialisés en criminalité financière, cette pratique pourrait constituer une technique classique de blanchiment : transformer de l’argent liquide difficilement traçable en revenus officiellement déclarés. Mais ce n’est pas tout. Entre 2008 et 2018, plus de 700 000 euros supplémentaires auraient été déposés sur ce même compte. Au total, les flux suspects dépasseraient le million d’euros.
Ces mouvements ont attiré l’attention tardivement. Une banque concernée n’a signalé les transactions suspectes qu’en 2023 à la Cellule de traitement des informations financières, alors que la Loterie nationale avait déjà transmis un signalement l’année précédente.
L’ombre de Jean-Claude Fontinoy
Dans les cercles politiques belges, Jean-Claude Fontinoy n’est pas un inconnu. Ingénieur de formation devenu homme d’affaires influent, il est décrit depuis des décennies comme le facilitateur ou le fixeur du réseau Reynders.
Il a occupé pendant huit ans la présidence du conseil d’administration de la SNCB, une fonction stratégique au cœur des infrastructures publiques. Son nom apparaît également dans plusieurs dossiers liés à la vente de biens immobiliers publics ou à de grands projets urbains, sans qu’aucune condamnation n’ait jamais été prononcée contre lui.
Aujourd’hui, les enquêteurs s’intéressent à un rôle bien différent. Selon un ancien chauffeur cité dans l’enquête, Fontinoy se rendait très régulièrement dans le quartier du Sablon, haut lieu du marché de l’art bruxellois, transportant d’importantes sommes en liquide. Il en revenait chargé d’objets anciens : meubles, horloges, luminaires. Fontinoy est désormais inculpé pour association de malfaiteurs et faux en écriture. Il conteste toute implication et affirme mener une vie tranquille.
Les investigations décrivent un schéma difficile à détecter : de l’argent liquide injecté dans des achats fractionnés, puis réintroduit dans le système financier sous forme de transactions commerciales ou de gains officiellement enregistrés. Le recours à des objets d’art ou d’antiquité n’est pas anodin. Ce marché présente plusieurs caractéristiques prisées par les blanchisseurs : valeur subjective, transactions parfois discrètes, circulation internationale des œuvres et complexité de l’évaluation.
Les enquêteurs cherchent désormais à établir si ces opérations relevaient d’initiatives individuelles ou d’une organisation coordonnée.
Olivier Theunissen, notable du Sablon
Au cœur du dispositif supposé apparaît Olivier Theunissen, figure reconnue du monde des antiquaires. Très intégré dans les milieux économiques et culturels bruxellois, il a exercé comme juge consulaire au tribunal de l’entreprise francophone et participé activement à plusieurs institutions prestigieuses, dont le Cercle Gaulois. Vice-président de la Chambre royale des antiquaires de Belgique, il siège également au conseil d’administration de la BRAFA, l’une des foires d’art les plus importantes du pays.
Son commerce aurait servi de point d’ancrage aux achats répétés réalisés par Fontinoy. La justice le soupçonne d’avoir pris part à une association criminelle, qualification qu’il conteste fermement.
Après une perquisition menée dans sa galerie, il s’est déclaré stupéfait par les accusations, rappelant sa relation de confiance avec Didier Reynders et soulignant l’aide apportée par ce dernier à des initiatives locales de valorisation du quartier historique du Sablon.
Une relation ancienne et des distinctions honorifiques
L’enquête met également en lumière la proximité ancienne entre les protagonistes. Olivier Theunissen avait été honoré à deux reprises par Didier Reynders : nommé chevalier de l’Ordre de la Couronne en 2012, puis chevalier de l’Ordre de Léopold en 2018.
Ces distinctions, habituellement attribuées pour services rendus à la nation, sont aujourd’hui relues par les enquêteurs sous un angle nouveau. Aucune conclusion judiciaire n’a encore été tirée, mais ces éléments alimentent les interrogations sur la nature des liens entre responsables politiques, intermédiaires économiques et marché de l’art.
Une enquête encore loin de son terme
Le parquet général de Bruxelles poursuit un travail d’analyse minutieux : flux financiers, témoignages, factures, inventaires d’objets et correspondances sont passés au crible.
L’objectif est de déterminer si les éléments réunis constituent des indices suffisants d’un mécanisme de blanchiment organisé ou s’ils relèvent d’interprétations erronées de pratiques privées.

