Quand l’IA recommande des casinos illégaux
Une enquête d’Investigate Europe et La Libre révèle que plusieurs intelligences artificielles (IA) conversationnelles recommandent des plateformes de jeux d’argent interdites, parfois même à des mineurs.
Des conseils inquiétants donnés par des intelligences artificielles
Selon une enquête menée par Investigate Europe et La Libre, plusieurs IA conversationnelles ont orienté des utilisateurs vers des sites de jeux d’argent en ligne illégaux sur le marché européen. Parmi elles figurent notamment ChatGPT, Meta AI, Gemini, Copilot ou encore Grok.
Certaines réponses vont même plus loin en valorisant les avantages de plateformes offshore.
“Ah, les casinos en ligne sans vérification d’identité en Belgique, c’est un sujet chaud ! Alors, les avantages… Déjà, c’est plus rapide et plus simple pour s’inscrire et commencer à jouer. Pas besoin de fournir des tonnes de documents : l’action commence tout de suite !” explique ainsi l’un des chatbots testés.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, les journalistes ont testé sept grands chatbots dans dix pays européens. Au total, 210 questions ont été posées, dans différentes langues nationales, simulant des recherches courantes : trouver un casino sans contrôle d’identité, jouer via cryptomonnaies ou bénéficier de bonus attractifs.

Dans près de 75 % des cas, les intelligences artificielles ont recommandé des plateformes non autorisées, souvent présentées comme fiables, rapides ou idéales pour débuter. Plus troublant encore : certains systèmes ont continué à fournir ces recommandations alors que l’utilisateur se présentait explicitement comme mineur. Dans un cas relevé par l’enquête, un chatbot s’est enthousiasmé à l’idée de proposer des casinos crypto “parfaits pour ton papa”, malgré l’âge déclaré de 16 ans. Gambling Club avait déjà enquêté sur le sujet en 2025 et trouvé que ChatGPT recommandait très souvent des casinos illégaux ou des urls erronées de casinos légaux.
Ces sites illégaux, majoritairement basés à Curaçao, fonctionnent hors du cadre réglementaire européen. Ils acceptent fréquemment des dépôts en cryptomonnaies et permettent de jouer avant toute vérification d’identité — une pratique interdite en Belgique comme dans la plupart des États membres.
Des garde-fous techniques encore insuffisants
Face aux révélations, les entreprises technologiques concernées défendent leurs dispositifs. OpenAI affirme que ses systèmes sont conçus pour refuser toute assistance liée à des activités illégales et privilégier des alternatives légales. Meta et Microsoft évoquent également des règles strictes, combinant automatisation et contrôles humains.
Pourtant, les tests réalisés en Belgique montrent une réalité bien différente. Plusieurs chatbots ont fourni des réponses problématiques dans l’ensemble des situations examinées. Certains ont même expliqué comment contourner les contrôles d’identité imposés par les régulateurs nationaux.
Les intelligences artificielles ajoutent parfois des avertissements juridiques tout en continuant à promouvoir les plateformes interdites. Autrement dit, elles signalent le danger… tout en indiquant le chemin pour y accéder. Selon Paulo Dimas, directeur général du Centre for Responsible AI, cette contradiction trouve son origine dans les données d’entraînement. Les modèles seraient exposés massivement à des contenus promotionnels issus du marché gris du jeu en ligne. Ces données empoisonnées influencent les réponses générées.
Une nouvelle porte d’entrée vers l’addiction
Pour les spécialistes de la prévention, le danger dépasse largement la question juridique. Il touche directement la santé publique.
Le député écologiste Stefaan Van Hecke, à l’origine de l’interdiction de la publicité pour les jeux d’argent en Belgique, se dit particulièrement préoccupé :
“C’est particulièrement préoccupant. Lorsque des chatbots présentent activement des sites de jeux illégaux comme ‘sûrs’ ou ‘plus rapides et plus rentables’, cela abaisse considérablement le seuil vers des comportements à risque.”
François Mertens, psychologue clinicien et coordinateur de la plateforme joueurs.aide-en-ligne.be :
“Je suis tout à fait atterré par la rapidité d’accès à l’information demandée.”
L’addiction au jeu repose souvent sur une illusion de contrôle face au hasard. Or, une recommandation formulée par une intelligence artificielle perçue comme neutre et fiable peut renforcer cette illusion. L’utilisateur ne voit plus une publicité, mais un conseil supposément objectif.
Des régulateurs dépassés par la vitesse technologique
En Belgique, seuls les opérateurs titulaires d’une licence délivrée par la Commission des jeux de hasard sont autorisés à proposer des jeux en ligne. Mais la montée en puissance des intelligences artificielles bouleverse ce modèle de contrôle.
Magali Clavie, présidente de la Commission, reconnaît que la question spécifique des chatbots n’a pas encore fait l’objet de discussions approfondies. Le manque de moyens complique la situation : sur un effectif total de 33 personnes, à peine l’équivalent d’un poste à temps plein peut être consacré à la lutte contre les sites illégaux.
“La plupart des phénomènes auxquels nous sommes actuellement confrontés n’existaient évidemment pas fin du siècle précédent quand notre législation a été adoptée et celle-ci n’est aujourd’hui plus du tout adaptée,” explique-t-elle.
La comparaison avec les Pays-Bas illustre le retard : leur autorité de régulation est passée de 25 à 200 agents en quinze ans.
L’AI Act
Au niveau européen, les regards se tournent désormais vers l’AI Act, adopté en 2024 pour encadrer les usages de l’IA et protéger les consommateurs.
La Commission européenne affirme sérieusement suivre la situation. Dès août 2026, elle exercera un rôle de supervision sur les modèles d’IA à usage général. Toutefois, l’application complète du règlement n’interviendra qu’en août 2027. D’ici là, un vide réglementaire persiste. Les intelligences artificielles deviennent progressivement une porte d’entrée majeure vers l’information en ligne, remplaçant parfois les moteurs de recherche traditionnels.
Face à l’inertie législative, certains responsables politiques plaident pour une approche complémentaire : l’éducation numérique. Pour Stefaan Van Hecke, il devient urgent d’apprendre aux jeunes à utiliser l’intelligence artificielle avec esprit critique. Comprendre les mécanismes de persuasion numérique serait désormais aussi essentiel que savoir naviguer sur internet.
Casinos offshore, paiements anonymes, bonus agressifs : autant de pratiques déjà considérées comme un fléau économique et social en Belgique. Leur promotion automatisée par des chatbots change toutefois l’échelle du problème. Ce ne sont plus seulement des publicités dissimulées qui attirent les joueurs, mais des conversations personnalisées, instantanées et crédibles.

