Une coalition gouvernementale minoritaire aux Pays-Bas a fait de la lutte contre les risques associés aux jeux d’argent une priorité centrale de son programme. À travers un document de 67 pages publié fin janvier, l’exécutif annonce une série de mesures radicales, allant jusqu’à envisager une interdiction générale de toute publicité pour les jeux d’argent et une possible restriction du nombre de licences accordées aux opérateurs en ligne.
Une coalition inédite met le cap sur un durcissement sévère
Aux Pays-Bas, l’instabilité politique s’est traduite par l’effondrement du précédent gouvernement dirigé par Dick Schoof, obligeant les partis à forger une alliance délicate pour gouverner. Cette coalition rassemble trois formations : le parti centriste D66, les démocrates chrétiens et le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD). C’est cette combinaison qui, le 30 janvier, a publié un accord programmatique qui contient une vision particulièrement ferme sur la question du jeu.
Le document met sur le même plan deux secteurs apparemment différents, le jeu en ligne et le travail du sexe, en soulignant qu’ils sont tous deux légaux mais sensibles à la criminalité et à la traite des personnes. La coalition a ainsi justifié sa volonté de protéger les personnes vulnérables contre des profiteurs. Les lignes du plan sont claires : une interdiction complète des publicités pour les jeux d’argent en ligne, un renforcement des obligations de diligence des opérateurs et une lutte accrue contre les sites illégaux. En filigrane, la possibilité d’un plafonnement ou d’une réduction du nombre de licences disponibles est évoquée pour contrôler plus strictement l’accès au marché.
Un contexte de régulation déjà strict, mais désormais remis en question
Aux Pays-Bas, la régulation du jeu en ligne n’est pas une nouveauté. L’autorité de régulation, la Kansspelautoriteit (KSA), supervise depuis plusieurs années l’octroi des licences et l’application des règles de protection des joueurs. Ces dernières incluent déjà des restrictions publicitaires strictes et la surveillance de pratiques susceptibles d’entraîner une dépendance ou des abus.
Dès 2023, les pubs non ciblées ont été interdites dans les médias traditionnels, et une transition vers l’élimination du sponsoring sportif avait été engagée. La suppression complète de ces formes de publicité, y compris dans l’espace public, est entrée en vigueur progressivement, notamment avec l’interdiction de sponsoriser des clubs ou des événements sportifs.
Cependant, la nouvelle proposition va plus loin que ces évolutions déjà en cours : plutôt que d’encadrer la publicité, elle envisage de l’éliminer totalement pour les opérateurs légaux, ce que certains observateurs jugent disproportionné.
L’association professionnelle VNLOK, qui regroupe les opérateurs de jeux en ligne licenciés, a vivement critiqué l’idée d’une interdiction totale des publicités. Björn Fuchs, président de VNLOK, a qualifié le projet de déraisonnable et inefficace. Selon lui, interdire aux opérateurs légaux d’être visibles dans l’espace public ne résoudra pas le problème de la publicité illégale, qui reste omniprésente et non régulée.
Ces inquiétudes s’appuient sur des chiffres récents suggérant que le marché noir du jeu en ligne pourrait déjà dépasser le marché légal en termes de revenus, particulièrement au premier semestre 2025. Ce renversement est en partie attribué à des règles de protection plus strictes, comme l’introduction de limites aux dépôts des joueurs, qui ont réduit le chiffre d’affaires des opérateurs légaux.
Régulateurs et politiques : une relation sous tension
La position du régulateur néerlandais reflète une certaine inquiétude face à ces ambitions politiques. Michel Groothuizen, président de la Kansspelautoriteit, a récemment expliqué que la relation entre régulateurs et responsables politiques était fréquemment difficile, quel que soit le gouvernement en place. Selon lui, certaines propositions vont souvent au-delà de ce que permet une régulation pragmatique des marchés du jeu.
Lors d’un échange avec la presse du secteur début janvier, Groothuizen a rappelé que plusieurs idées avancées par les politiciens, comme l’augmentation de l’âge minimum pour jouer ou l’interdiction totale de la publicité, ont été discutées mais ne faisaient pas consensus au sein des autorités techniques. Il a également relevé que la coalition actuelle est la première coalition minoritaire aux Pays-Bas depuis plus d’un siècle, ce qui pourrait rendre toute réforme particulièrement délicate à faire adopter au Parlement.
Pour Groothuizen, il est toutefois essentiel de maintenir un dialogue ouvert entre autorités politiques et régulateur pour garantir que les mesures prises soient efficaces et réalistes face aux risques qu’elles prétendent adresser.
Un marché à un tournant décisif
La coalition néerlandaise a clairement choisi de placer la lutte contre les risques du jeu en ligne au centre de sa feuille de route politique. En envisageant non seulement une interdiction complète de la publicité mais aussi une révision du régime des licences, elle ouvre une page potentiellement majeure de la régulation du jeu dans un pays qui a longtemps été perçu comme un modèle de régulation équilibrée en Europe.
Reste à voir comment le Parlement réagira à ces propositions, alors que certains partis pourraient juger les mesures trop ambitieuses ou techniquement difficiles à mettre en œuvre. Si la coalition parvient à faire adopter ces réformes, le paysage du jeu en ligne aux Pays-Bas pourrait changer radicalement, avec des conséquences profondes pour les opérateurs, les joueurs et la lutte contre le marché illégal.