«La face sombre de l’iGaming» – Anjouan et la loterie française
Cela ressemble à une success-story de croissance. Mais derrière les chiffres se cache une zone d’ombre. Une filiale de l’opérateur de la loterie française FDJ a obtenu une licence sur l’île comorienne d’Anjouan, un lieu connu de longue date comme un refuge pour des casinos en ligne controversés.
La nouvelle provient d’une enquête du journal Le Monde et de la plateforme néerlandaise CasinoZorgplicht.nl. La question touche à l’éthique, à la surveillance et à la question de savoir jusqu’où une participation étatique peut aller sur le marché des jeux de hasard en ligne.
Anjouan se profile comme un paradis pour l’iGaming
Sur les réseaux sociaux et les sites web spécialisés, Anjouan est présentée comme la porte d’entrée idéale vers le marché mondial des jeux en ligne. Le message est clair. Les start-ups y bénéficient d’une liberté maximale. Les marques existantes peuvent s’y développer rapidement.
L’île est située dans les Comores, à quelques heures de bateau de Mayotte. Dans les textes promotionnels, elle est décrite comme une juridiction parfaite pour l’iGaming. Mais derrière cette façade se cache une autre réalité.
Les casinos en ligne possédant une licence d’Anjouan sont liés depuis longtemps à des dérives. Des signalements font état de gains non versés, de flux financiers opaques et de l’utilisation de cryptomonnaies sans aucune transparence. Selon le code pénal comorien, les jeux de hasard sont en principe interdits. Cela remet en question la valeur juridique de telles licences.
Relax Gaming s’établit dans une juridiction controversée
Pourtant, Relax Gaming a obtenu le 14 novembre 2025 une licence B2B à Anjouan. Ce document permet à l’entreprise de fournir des logiciels de jeux en ligne, tels que des machines à sous virtuelles, du bingo et des jeux de table, à des casinos enregistrés sur l’île.
Relax Gaming compte plus de 300 employés et fait partie du groupe FDJ. La FDJ, détenue à 21 pour cent par l’État français, a racheté en 2024 le groupe suédois Kindred Group pour 2,4 milliards d’euros. Cette acquisition a donné à la FDJ l’accès au secteur des casinos en ligne, un marché où l’entreprise n’était pas active auparavant.
Avec cette licence à Anjouan, Relax Gaming peut proposer ses logiciels à des opérateurs qui échappent à la surveillance européenne.
La FDJ parle de bonnes pratiques
La FDJ a déclaré au journal Le Monde que Relax Gaming agit exclusivement en tant que prestataire de services auprès d’entreprises. La société souligne l’existence d’un cadre interne lié à la conformité et au contrôle, et affirme qu’elle ne mène aucune activité commerciale vers le grand public.
Selon la FDJ, la licence doit surtout permettre de maintenir des relations contractuelles avec les opérateurs. Parallèlement, le groupe se profile comme un défenseur du jeu responsable et d’un impact positif.
Ce double message soulève des questions. D’un côté, on promet des standards élevés. De l’autre, une filiale opère dans un environnement où la surveillance et l’application des règles semblent limitées.
Le régulateur français voit des problèmes
L’autorité nationale française des jeux, l’ANJ, indique clairement que les casinos en ligne possédant une licence d’Anjouan sont interdits en France. Quiconque propose de tels services risque de lourdes amendes et même des peines de prison.
L’ANJ regrette également qu’il n’existe pas en France de cadre juridique pour un système de licence B2B tel que celui de Relax Gaming. Par conséquent, il manque une base pour contrôler efficacement cette fourniture de logiciels.
Selon l’enquête, les mesures internes telles que le géoblocage ou la vérification des clients ne suffisent pas toujours. Le Monde a identifié plusieurs casinos en ligne sous licence d’Anjouan qui étaient librement accessibles depuis la France et utilisaient les logiciels de Relax Gaming.
Des flux financiers qui restent opaques
L’un des points de critique récurrents est le manque de clarté autour des transactions financières. Plus de 1 100 licences d’Anjouan seraient en circulation. Dans ce contexte, des cas de non-paiement de gains et de manque de transparence sont régulièrement signalés.
Les cryptomonnaies jouent un rôle dans certains de ces flux. Cela rend le contrôle plus difficile et augmente le risque de fraude ou d’utilisation abusive de données personnelles.
Selon l’avocat Pascal Reynaud, spécialisé en droit numérique, les joueurs ne font souvent pas attention à la licence. Ils espèrent gagner et ne regardent pas plus loin. Cela rend la frontière entre offre légale et douteuse invisible pour de nombreux utilisateurs.
Régulateurs fictifs et structures privées
L’enquête révèle également comment le cadre réglementaire autour d’Anjouan est structuré. Les casinos font référence à l’Anjouan Gaming and Betting Commission et à l’Anjouan Offshore Financial Authority.
Cependant, selon une déclaration de la Banque Centrale des Comores datant de 2022, cette dernière institution est fictive. Le site web de la prétendue Commission des Jeux est géré par une société privée, Anjouan Licensing Services Inc. Cette entreprise délivrerait des licences sans base légale claire.
La Banque mondiale conseillait déjà en 2010 de clarifier l’illégalité des casinos sur internet faisant référence aux Comores. Plus de quinze ans plus tard, une surveillance efficace semble toujours faire défaut.
Vente internationale de licences
Une enquête d’ABC News a rapporté fin décembre que ces licences comoriennes sont vendues dans le monde entier par un petit groupe d’acteurs privés. Selon le diffuseur public australien, deux familles britanniques auraient vendu pour plus de 22 millions d’euros de telles licences via ALSI.
La FDJ ne conteste pas la légalité de ces licences. L’entreprise souligne que Relax Gaming ne fait que fournir des logiciels. Entre-temps, la filiale a supprimé toute référence à sa licence offshore de son propre site web.
Pourquoi ce débat est important
La FDJ n’est pas un petit acteur. C’est l’opérateur national de la loterie en France et elle est en partie aux mains de l’État. Lorsqu’une filiale devient active dans une juridiction connue pour sa surveillance défaillante, cela touche à la crédibilité.
La question va bien au-delà d’une seule licence. Elle touche à la tension entre croissance commerciale et responsabilité publique. Les jeux de hasard en ligne sont sous la loupe dans de nombreux pays européens. Les régulateurs tentent de protéger les joueurs et de réduire l’offre illégale. Lorsqu’une participation étatique participe indirectement à un écosystème qui est précisément combattu par les régulateurs, une situation inconfortable apparaît. Le débat sur la responsabilité dans le marché des jeux en ligne prend ainsi une nouvelle dimension.

