Les jeunes et les jeux d’argent : pourquoi la Belgique doit aussi s’intéresser aux parents et aux écoles
Le contrôle de l’âge n’apparaît que lorsqu’une personne souhaite jouer à des jeux d’argent. Ce qui se passe avant cette étape passe souvent inaperçu : des conversations entre amis, une vidéo sur les jeux d’argent apparaissant parmi d’autres contenus ou encore un parent qui considère les paris comme une activité tout à fait normale. Une nouvelle étude de l’Institut Trimbos examine cet environnement. Pour la Belgique, elle soulève une question essentielle : comment protéger les jeunes avant même qu’ils ne tentent d’ouvrir un compte sur un site de jeux d’argent ?
Cette étude néerlandaise, réalisée à la demande de l’Autorité néerlandaise des jeux de hasard (Kansspelautoriteit), analyse les liens entre les comportements de jeu et différents facteurs : la famille, les amis, l’école, les loisirs et l’environnement plus large des jeux d’argent. Ses conclusions sont également pertinentes pour les parents, les établissements scolaires et les clubs sportifs belges. Elles montrent pourquoi la prévention doit aller au-delà du jeune qui finit par cliquer sur un écran.
Des chiffres néerlandais, une question pertinente pour la Belgique
Pour son étude sur les facteurs environnementaux et les comportements de jeu chez les mineurs, l’Institut Trimbos a combiné une revue de la littérature scientifique avec des analyses des données du Moniteur de la santé des jeunes 2023. Ces données régionales proviennent de Rotterdam-Rijnmond et du nord et de l’est de la Gueldre. Il ne s’agit donc pas d’une étude menée auprès de jeunes Belges.
Dans les deux régions néerlandaises, environ un jeune sur dix a déclaré pratiquer des jeux de hasard en ligne. Ce chiffre regroupe toutefois les jeux en ligne avec et sans argent réel. Cette distinction est essentielle : cela ne signifie pas qu’un jeune sur dix a misé de l’argent. Ce pourcentage ne peut pas non plus être appliqué à la Belgique.
La question de fond reste néanmoins pertinente pour notre pays. Gambling Club avait déjà publié un article sur les comportements de jeu des jeunes Belges âgés de 18 à 20 ans. Cette enquête portait sur une autre tranche d’âge et reposait sur une méthodologie différente. Les chiffres ne sont donc pas directement comparables, mais les deux études soulignent l’importance de prendre en compte l’environnement social des jeunes.
Ce que savent les parents est lié aux comportements de jeu
L’une des différences les plus marquantes dans les données néerlandaises concerne la supervision parentale. Parmi les jeunes dont les parents savaient généralement ou toujours où ils se trouvaient, 8 % déclaraient pratiquer des jeux de hasard en ligne. Lorsque les parents connaissaient rarement ou jamais leurs déplacements, cette proportion atteignait 18 % à Rotterdam-Rijnmond et 20 % dans le nord et l’est de la Gueldre.
Ces résultats ne prouvent pas qu’une surveillance parentale accrue entraîne automatiquement une diminution des pratiques de jeu. Les familles diffèrent sur de nombreux aspects. Toutefois, cette association montre l’intérêt d’intégrer davantage les parents aux actions de prévention, plutôt que de se concentrer exclusivement sur les avertissements adressés directement aux jeunes.
Dans les familles belges, cette discussion peut commencer par des questions très concrètes. À quels jeux un enfant joue-t-il ? Ces jeux proposent-ils des achats dont le résultat est incertain ? Que disent ses amis à propos des paris ? Ces questions permettent de mettre en lumière des pratiques qui pourraient autrement rester dissimulées derrière le terme général de « gaming ».
L’exemple donné par les adultes mérite également une attention particulière. La revue de la littérature indique que les jeunes sont plus susceptibles de jouer à des jeux d’argent lorsque leurs parents jouent eux-mêmes ou adoptent une attitude positive à l’égard de ces pratiques. Un avertissement sur les risques peut ainsi entrer en contradiction avec ce qu’un jeune observe à la maison. Les parents constituent donc des interlocuteurs essentiels en matière de prévention, sans pour autant être les seuls responsables.
L’environnement scolaire fait partie du problème
L’étude examine également le harcèlement. Dans le nord et l’est de la Gueldre, 18 % des jeunes victimes de cyberharcèlement déclaraient pratiquer des jeux de hasard en ligne, contre 9 % parmi ceux qui n’avaient pas subi de harcèlement en ligne. À Rotterdam-Rijnmond, ces proportions atteignaient respectivement 23 % et 8 %.
Ces différences méritent d’être prises en considération, mais elles ne fournissent pas d’explication définitive. L’étude ne démontre pas que le cyberharcèlement provoque des comportements de jeu. Plusieurs difficultés peuvent également se manifester simultanément. Ces chiffres ne doivent donc pas conduire à considérer automatiquement un élève victime de harcèlement comme un joueur potentiel.
Par ailleurs, les jeunes qui n’aimaient pas l’école ou qui s’y ennuyaient déclaraient plus fréquemment pratiquer des jeux de hasard en ligne. À l’inverse, de bonnes relations entre élèves et enseignants étaient associées à une fréquence plus faible de ces comportements. L’environnement scolaire apparaît ainsi comme un élément important de la prévention.
Pour les établissements scolaires belges, ces résultats offrent l’occasion d’aller au-delà d’un simple cours consacré aux jeux de hasard. Les actions portant sur la sécurité, le harcèlement et les relations avec les élèves pourraient être associées à des discussions sur les dépenses et les comportements financiers en ligne. Il s’agit toutefois d’une application possible des conclusions de l’étude, et non d’une méthode de prévention dont l’efficacité aurait été démontrée par cette recherche.
Le sport ne protège pas automatiquement contre l’influence des jeux d’argent
Le sport occupe une place particulière dans cette recherche. Les jeunes qui pratiquaient une activité sportive au moins quatre jours par semaine déclaraient plus fréquemment jouer à des jeux de hasard en ligne que ceux qui faisaient moins de sport. À première vue, ce constat peut surprendre, puisque le sport est généralement associé à des loisirs sains.
La chercheuse Anouk Tuijnman souligne les liens étroits entre le sport et les jeux d’argent. Les personnes qui suivent des compétitions sportives peuvent également être exposées aux paris, aux marques de jeux d’argent et aux discussions autour des pronostics. L’étude ne fournit donc aucune raison de décourager les jeunes de pratiquer un sport. Elle invite plutôt à examiner ce qui se passe autour des activités sportives.
En Belgique, cette question fait écho à un débat déjà bien présent. Gambling Club avait précédemment consacré un article à une recherche sur la publicité pour les jeux d’argent et les dommages liés au jeu en Belgique et aux Pays-Bas. Cette recherche s’intéressait notamment aux liens entre l’exposition à la publicité et au sponsoring et la manière dont les individus perçoivent les jeux d’argent.
La Belgique impose déjà des restrictions importantes à la publicité pour les jeux d’argent et au sponsoring sportif. Dans ses explications sur la réglementation belge relative à la publicité et au sponsoring des sociétés de jeux d’argent, De Druglijn décrit également le régime transitoire autorisant un sponsoring limité sur les maillots des clubs professionnels jusqu’à la fin de l’année 2027. Une réglementation stricte ne signifie donc pas que toute référence aux jeux d’argent a immédiatement disparu de l’environnement sportif.
Les jeux d’argent prennent de nombreuses formes sur les réseaux sociaux
Les contenus liés aux jeux d’argent ne ressemblent pas nécessairement à des publicités traditionnelles. Le rapport de l’Institut Trimbos aborde également le rôle des influenceurs, des diffusions en direct et des mèmes. Les jeunes peuvent ainsi rencontrer des contenus liés aux jeux d’argent parmi des extraits sportifs, des vidéos humoristiques et d’autres publications quotidiennes, sans rechercher volontairement un site de jeux d’argent.
Une méta-analyse citée dans le rapport révèle qu’une utilisation régulière des réseaux sociaux était associée à une probabilité de pratiquer des jeux d’argent presque trois fois plus élevée qu’une utilisation occasionnelle. Cela ne prouve pas que les réseaux sociaux sont directement responsables de cette différence. Ce chiffre décrit une association statistique et ne doit pas être interprété comme une prédiction individuelle applicable à chaque adolescent.
Pour la prévention en Belgique, la diversité des contenus constitue un élément particulièrement important. Demander simplement à un enfant s’il voit des publicités pour les jeux d’argent risque de donner une image incomplète de son exposition. Discuter des streamers qu’il suit et des comportements que ceux-ci présentent comme normaux peut fournir des indications plus utiles.
Gambling Club avait déjà détaillé les restrictions belges concernant la publicité pour les jeux d’argent. Cette nouvelle étude souligne pourquoi l’environnement numérique dans son ensemble mérite également une attention particulière, au-delà des publicités officielles. Les restrictions légales et les discussions sur les influences en ligne répondent à deux dimensions différentes d’un même enjeu de prévention.
Quand les jeux vidéo commencent à ressembler aux jeux d’argent
Le rapport examine également la frontière de plus en plus floue entre les jeux vidéo et les jeux d’argent. Il aborde notamment les loot boxes, les jeux de casino sociaux (social casino games) et les paris utilisant des objets virtuels (skin betting). Ces pratiques sont différentes, mais elles exposent les jeunes à des mécanismes présentant des similitudes avec les jeux de hasard.
Le contenu d’une loot box est inconnu avant son ouverture. Les jeux de casino sociaux reproduisent le fonctionnement des jeux de casino, tandis que le skin betting permet d’utiliser des objets virtuels comme mises. Pour autant, toutes les récompenses numériques ne sont pas automatiquement équivalentes à un pari impliquant de l’argent réel. Ces différences montrent précisément pourquoi des explications claires sont nécessaires.
Cette problématique est déjà bien connue en Belgique. Notre article consacré à la frontière floue entre jeux vidéo et jeux d’argent et à l’approche belge explique pourquoi certains systèmes de loot boxes payantes relèvent de la législation sur les jeux de hasard. Leur évaluation nécessite davantage de précision que la simple affirmation selon laquelle toutes les récompenses surprises dans les jeux vidéo seraient interdites.
Pour les parents, la question pratique est souvent plus simple que le débat juridique : que paie exactement mon enfant ? Acheter un objet dont le contenu est connu est différent du fait de payer pour avoir une chance d’obtenir un objet convoité. Discuter de cette distinction permet d’aller au-delà du nom ou de la classification par âge d’un jeu vidéo.
Ce que la Belgique peut retenir de ces conclusions
Cette étude s’inscrit dans une réflexion autour du programme Opgroeien in een Kansrijke Omgeving (Grandir dans un environnement favorable), une approche néerlandaise dans laquelle les communes collaborent notamment avec les parents, les écoles et les organismes de santé. L’Institut Trimbos identifie plusieurs pistes possibles, notamment le soutien à la parentalité, la création d’environnements sportifs sans jeux d’argent et la mise en place de programmes scolaires.
Il s’agit de propositions en matière de prévention, et non de mesures dont cette étude aurait démontré l’efficacité pour réduire les comportements de jeu. Toute adaptation à la Belgique devrait également tenir compte de sa législation, de son organisation de l’enseignement et de ses dispositifs de prévention existants. Reprendre une approche néerlandaise ne consiste pas simplement à lui donner le même nom.
Les conclusions de l’étude permettent néanmoins de formuler des questions concrètes pour renforcer la coopération locale. Les parents savent-ils à quels contenus proches des jeux d’argent leurs enfants sont exposés ? Les écoles reconnaissent-elles les liens entre jeux vidéo et jeux d’argent ? Quelle place occupent les paris dans les conversations au sein des clubs sportifs ? Ces questions peuvent contribuer à rapprocher les politiques de prévention de la réalité quotidienne des jeunes.
En définitive, la protection des jeunes commence bien avant qu’un contrôle de l’âge apparaisse sur un écran. Elle commence aussi avec ce qui est considéré comme normal à la maison, ce que partagent les amis et ce que les jeunes voient chaque jour sur Internet. Pour la Belgique, c’est la principale leçon à retenir de cette étude néerlandaise : pour comprendre les comportements liés aux jeux d’argent, il faut également examiner l’environnement dans lequel ils se développent.

