Soft2Bet : l’empire du jeu illégal
Investigate Europe accuse Soft2Bet et ses partenaires d’être liés à un vaste réseau de casinos en ligne illégaux visant des joueurs européens, dont des Belges.
Une enquête qui fissure l’image d’un géant du jeu
Soft2Bet se présente comme un acteur international reconnu des jeux de hasard, détenteur de marques officielles de casinos et de paris sportifs, actif notamment en Grèce, en Suède, en Roumanie et au Canada. Cependant, une enquête menée pendant un an par Investigate Europe avec des médias partenaires dans quinze pays, dont Le Soir en Belgique, décrit un système parallèle très rentable reposant sur des casinos en ligne opérant sans les autorisations nécessaires.
Selon les éléments révélés par cette enquête, Soft2Bet et ses partenaires seraient impliqués dans l’exploitation d’environ 160 casinos en ligne, dont une grande partie fonctionnerait sans licence. Plus de 600 millions d’euros auraient transité entre mai 2020 et mai 2024 depuis deux sociétés chypriotes vers Soft2Bet et des structures associées.
Soft2Bet conteste fermement les accusations. L’entreprise affirme que les informations présentées reposent sur une interprétation « incorrecte et trompeuse » de ses activités et de sa structure. Elle assure placer la conformité et la responsabilité au cœur de son fonctionnement. Mais les documents financiers, les échanges internes et les témoignages d’anciens employés réunis par les journalistes dessinent un tableau beaucoup plus troublant.
Des joueurs belges face à des sites sans contrôle
Selon l’enquête, Le Soir et d’autres médias partenaires ont réussi à créer des comptes sur plusieurs sites sans contrôle préalable d’identité ou d’âge. Plus grave encore, des personnes pourtant auto-exclues ou interdites de jeu en Belgique ont également pu accéder à certaines plateformes.
Les opérateurs agréés doivent respecter des obligations strictes en Belgique. Ils doivent notamment vérifier l’identité des joueurs, empêcher l’accès aux personnes interdites de jeu et éviter certaines pratiques commerciales. Les casinos visés par l’enquête ne disposent d’aucune licence auprès de la Commission des jeux de hasard et ne respectent aucune des obligations légales. Certains des casinos entretiennent l’ambiguïté. Le site Slots Palace, par exemple, affichait un drapeau belge sur sa page d’accueil, alors même que son exploitation était décrite comme illégale en Belgique. Ses conditions générales indiquaient que l’utilisateur devait avoir au moins 18 ans, tout en lui demandant de vérifier lui-même si l’usage du site était légal dans son pays.
Un Bruxellois d’une vingtaine d’années raconte avoir perdu plusieurs milliers d’euros sur Slots Palace. Il explique avoir découvert la plateforme par l’intermédiaire d’un influenceur présent sur TikTok, qui mettait en avant des gains importants et proposait un code d’inscription.
« Il proposait un code pour nous inscrire et lui, il touche de l’argent sur les sommes que l’on perd. C’est le principe. »
Selon son témoignage, il était inscrit sur la liste des interdits de jeu. Cela ne l’a pas empêché de s’inscrire, ni de déposer de l’argent avec sa carte bancaire ou au moyen d’Apple Pay. Après ses pertes, il a demandé au site de l’auto-exclure. Mais lors d’un entretien avec les journalistes, il pouvait encore accéder à la plateforme.
Des victimes vulnérables et des pertes considérables
L’enquête rassemble aussi des témoignages venus d’autres pays européens. Un Autrichien de 48 ans affirme avoir perdu 70.000 euros sur deux casinos liés à Soft2Bet. Il raconte avoir utilisé les comptes bancaires de son entreprise pour continuer à jouer, au point de provoquer la faillite de celle-ci.
« Personne ne m’a demandé si je pouvais me le permettre ou d’où venait l’argent, même si j’utilisais les comptes bancaires de mon entreprise. »
Une joueuse britannique évoque des pertes encore plus lourdes : 145.000 livres sterling. Elle affirme que ses demandes d’auto-exclusion n’ont pas été prises en compte par le casino.
« J’étais tellement désespérée et je me sentais tellement prise de panique. C’est un abus de personnes vulnérables. »
Dans l’enquête, un ancien employé de Soft2Bet décrit des pratiques destinées à retenir les clients, même lorsque ceux-ci signalent des problèmes de dépendance.
« Lorsqu’un joueur souhaite fermer son compte parce qu’il a des problèmes de jeu, le processus est extrêmement long en comparaison avec les sites légaux. »
Selon lui, les équipes multipliaient les courriels, les démarches et les offres de bonus pour décourager les fermetures de compte. Il ajoute que les comptes pouvaient être rouverts et que les joueurs recevaient ensuite de nouveaux messages de bienvenue accompagnés d’incitations à rejouer.
Sociétés-écrans, paiements et liens financiers
L’enquête d’Investigate Europe évoque une architecture complexe, fondée sur plusieurs sociétés situées dans différents pays. Deux structures enregistrées à Curaçao, Araxio Development et Rabidi, auraient été utilisées pour exploiter secrètement des dizaines de casinos sans licence belge. Pour gérer les dépôts effectués sur les casinos illégaux, deux autres sociétés, Tranello et Tilaros, sont enregistrées à Chypre. Elles sont des filiales des structures de Curaçao.
Les relevés de paiement obtenus par Investigate Europe établiraient un lien direct avec l’écosystème Soft2Bet. Entre mai 2020 et mai 2024, Tranello et Tilaros auraient versé plus de 600 millions d’euros à Soft2Bet et à ses associés. Les communications des virements évoquaient des services de marketing ou des accords de licence. Plus de 330 millions d’euros auraient été distribués à des sociétés détenues par Uri Poliavich, dont Outono, alors maison-mère de Soft2Bet, et Brainrocket, filiale technique du groupe avant son transfert à un associé.
Les relevés indiqueraient aussi que Tilaros a payé le salaire de plusieurs cadres de Soft2Bet, dont le directeur commercial, le directeur juridique et le responsable de la conformité. Uri Poliavich aurait également disposé d’une carte bancaire liée aux comptes de Tilaros à son nom.
Pour Chris Kronow Rasmussen, professeur adjoint en investigation à l’Université de New Haven, la séparation entre les entités du groupe serait « décorative ».
Selon lui, « la caractéristique déterminante de ces structures est l’entrelacement de l’activité légale et illégale. »
Des régulateurs dépassés par un réseau mouvant
Dès 2017, plusieurs régulateurs européens ont inscrit sur liste noire des sites dépourvus des licences nécessaires et liés à Soft2Bet ou à ses partenaires. Certains sites ont également été sanctionnés.
Mais le blocage d’une plateforme ne suffit pas toujours. Lorsqu’une adresse est repérée, elle peut être légèrement modifiée afin de contourner la mesure. Les autorités doivent alors relancer une procédure.
En Belgique, Araxio Development et Rabidi ont été sanctionnées à plusieurs reprises. Le montant total des amendes atteindrait plusieurs centaines de milliers d’euros. Elles n’auraient jamais été payées.
La justice européenne a aussi été saisie par des joueurs. Des actions ont visé les sociétés de Curaçao, mais aussi les entités chypriotes chargées de collecter les paiements. À plusieurs reprises, des juges ont donné raison aux plaignants, considérant que les casinos ne pouvaient pas cibler des clients nationaux sans licence adéquate. Des amendes allant jusqu’à 5 millions d’euros ont été infligées. Pourtant, l’enquête souligne que ces procédures ne seraient jamais remontées jusqu’à Soft2Bet. Les sociétés-écrans concernées ont été déclarées en faillite en 2023 et 2024. Avant les premières condamnations, Rabidi aurait transféré les 34 casinos illégaux qu’elle détenait vers une autre entité de Curaçao, appartenant à un associé de Soft2Bet.
Les faillites n’ont pas mis fin au système. D’après un ancien employé du marketing cité par Investigate Europe, de nouvelles plateformes continueraient d’apparaître régulièrement.
« Toutes les deux semaines environ, ils créent un nouveau casino. »
L’une des nouvelles marques évoquées dans des documents internes est Onlyspins. Le site, récemment lancé, associe jeux de casino et contenus sexuels explicites. Selon l’enquête, il met en scène des femmes fortement sexualisées et permet aux utilisateurs de déverrouiller des vidéos en jouant.
Des paiements qui interrogent
Lors d’une tentative de dépôt sur Onlyspins depuis l’Allemagne, Investigate Europe aurait été redirigé vers un compte chez Trumia, une société de paiement électronique détenue par Uri Poliavich. Cette société est régulée par les autorités financières de Malte, enregistrée au bureau maltais de Soft2Bet, et dirigée par le directeur financier du groupe.
Le Soir indique pour sa part avoir réussi à déposer deux fois de l’argent sur le casino en ligne. La plateforme n’aurait procédé à aucun contrôle d’identité ou d’âge. Sur les données bancaires, le destinataire indiqué était Zentoria, une société enregistrée en Irlande. Celle-ci détient légalement une licence irlandaise de jeux d’argent, mais pour un autre casino, inactif, partageant la même adresse IP que des dizaines de sites liés à Soft2Bet.
Une façade officielle très soignée
Soft2Bet a construit une image publique très éloignée de ces accusations. Son fondateur, Uri Poliavich, né en Ukraine en 1981, raconte dans un documentaire autoproduit son parcours personnel, marqué par la faim et le désir de changer de vie. Après des expériences dans le droit et la gestion, il fonde Soft2Bet en 2016.
La progression de l’entreprise est rapide. Soft2Bet gère officiellement onze marques de casinos et de paris sportifs. Le groupe a même associé certaines de ses marques à des figures connues du sport, dont Diego Simeone, entraîneur emblématique de l’Atlético de Madrid. Une autre marque est devenue sponsor du championnat canadien de football.
L’entreprise ne se présente pas seulement comme un opérateur de jeu. Elle vend aussi des services techniques à d’autres acteurs du secteur. Ses logiciels toucheraient dix millions d’utilisateurs dans le monde. En 2024, Soft2Bet a réalisé 152 millions d’euros de bénéfices et reçu de nombreuses récompenses. L’entreprise a notamment été saluée pour sa contribution exceptionnelle au secteur, tandis qu’elle était présentée cette année comme partenaire du jeu responsable lors d’un grand événement professionnel.
L’enquête met en lumière les failles d’un secteur où les frontières, les sociétés-écrans et les plateformes numériques compliquent l’action des autorités. Si Soft2Bet nie toute faute, les documents et témoignages recueillis soulèvent des questions sur la protection des joueurs, la responsabilité des opérateurs et l’efficacité des régulateurs européens face aux casinos en ligne sans licence.

